BEN PLG, LE NORD EN BARRES

À travers son premier album « Dans nos yeux », BEN plg raconte le Nord et ses classes populaires aussi bien qu’il se raconte lui-même. Avec sincérité, justesse et minutie, au rythme d’esthétiques musicales variées.

 

Chaque printemps, le département du Nord accueille l’arrivée de l’une des courses cyclistes les plus anciennes mais aussi les plus éprouvantes du monde. Agrémentée de ses nombreux secteurs pavés lui ayant valu le surnom d’Enfer du Nord, la classique « Paris-Roubaix », qui s’élance à présent de Compiègne, a régulièrement changé de point de départ, mais jamais de destination. Son vainqueur, souvent un Belge, fut toujours sacré à Roubaix, à trois exceptions près depuis 1896. Sûrement car il n’existe pas de meilleure scène que celle où s’est joué le conflit de l’Alma-Gare, symbole des plus grandes luttes populaires, pour juger l’arrivée d’une course longue de plus de 250 kilomètres qui se gagne dans l’adversité, à la seule force de ses cuisses. Une course dure, dévastatrice, comme le quotidien des gens de Roubaix, et plus généralement du Nord, qui abrite les communes les plus précaires de France, agitées par des températures qui ne dépassent pas les taux de chômage recensés. Là où BEN plg a grandi, lui qui renvoie au 59, son numéro de département, lorsqu’il s’agit d’anticiper la question de sa ville d’origine, avant de signaler les nombreuses intoxications au monoxyde du carbone dont sont régulièrement victimes les habitants de Dunkerque et des alentours. À quelques mètres des installations pétrochimiques et de l’usine sidérurgique du groupe ArcelorMittal, qui font face à la Manche et la Mer du Nord. Là où « rien ne tombe du ciel à part la pluie ».

 

« Rien ne tombe du ciel à part la pluie, ça leur donne des occasions de se plaindre »Coeur propre & mains sales

 

« J’viens du 59, ici, ça tousse comme si trop d’monoxyde dans l’air »Tramadol

 

L’entrée en matière est brutale. Dans son premier opus qu’il a justement intitulé « Dans nos yeux », BEN plg s’est d’abord appliqué, dès l’introduction, à retranscrire au mieux l’ambiance des lieux qui l’ont vu grandir. À travers ses yeux, donc, et par extension ceux des résidents, qu’il n’oublie jamais. Sans filtre ni artifice. Rien d’étonnant pour quelqu’un qui a déjà réfléchi à la BO de son enterrement, à savoir « Salif et Niro ». Des rappeurs ancrés dans le réel, authentiques. À peine l’album est lancé que BEN plg a déjà terminé de poser les couleurs aux tendances sombres d’un tableau triste et maussade. Minute après minute, ses propos se récitent sous le mauvais temps.

 

« Le ciel est gris comme fond d’la teille »Tramadol

 

« J’apprends à sourire sous la pluie »Poussière

 

« C’est la pluie qui nous baptise par ici »Rien de personnel

 

Au delà du bulletin météo, le développement de cette thématique pluvieuse lui permet de faire le parallèle avec la vie de ceux qu’ils croisent ou côtoient, confrontés à une précarité extrême. La grisaille et le froid se retrouvent dans le ciel comme dans les larmes et les cœurs, alors que le refrain et le titre du morceau « Tramadol », un antalgique, parlent pour eux-mêmes.

 

« Tercian, Tramadol, neuroleptique comme parasol,
Xanax, Théralène, vis jamais mieux qu’dans les yeux des autres »
Tramadol

 

« Il restait du rimel donc tes larmes sont grises, ça t’apporte pas grand chose, que d’la poésie »Poussière

 

« Cœur froid comme les larmes d’une mère sur paupières »Cœur propre & mains sales

 

S’il réussit à illustrer cette atmosphère dépressive avec autant de précision, c’est parce qu’il est parvenu à prendre de la distance vis-à-vis d’elle, bien qu’il en ait été marqué. À cause des différentes drogues qui circulent, certains de ses gavas ressemblent à « des pizzas Carrefour à 30 balais ». Lui-même connaît trop le goût des « pâtes Eco + » et « du Lidl », le temps d’une enfance dans la « France du milieu ». Pas celle des prolétaires, alors même qu’il s’y identifie parfois avec une sensibilité certaine, et que les références y sont nombreuses. Car il s’estime chanceux. Chanceux de pouvoir manger et d’avoir pu esquiver cette misère à laquelle, chez lui, beaucoup sont prédestinés. Sans tomber dans les médicaments ou les salles de PMU, comme celle qui s’affiche sur sa pochette. BEN plg n’est pas alcoolique, il préfère fumer une garo ou se parler à lui-même quitte à passer pour un fou, et s’il « khalasse une Grey Goose, c’est juste pour la voir éclater sur ta tête ». Alors, pour « traverser les nuages » et trouver la lumière, il écrit, par nécessité. Et au fil des morceaux, se dévoile.

 

« J’ai bien d’la chatte, j’suis adopté, mon daron m’a choisi »Cœur propre & mains sales

 

« J’fais qu’regarder autour de moi, y’a tout ce qu’il faut pour se perdre »Cœur propre & mains sales

 

« Aujourd’hui je vis, demain je meurs, au milieu j’comprends mon esprit »Elle a

 

« Eh, j’me parle tout seul dans la rue, un pote me croise, me d’mande c’que j’ai bu
Moi, j’ai rien bu, j’veux comprendre c’que j’ai vu, du coup, j’me parle seul dans la rue »
Ton âme

 

 

Plus on l’écoute et plus l’artiste bascule dans une introspection de plus en plus assumée. Le morceau « Ton âme », situé en plein milieu de l’album, en est le déclencheur. La discussion entre lui et son auditeur se désinhibe, comme après quelques verres ou après quelques lattes. Le son suivant, « Mon frérot », renforce cette proximité. On imagine BEN plg à nos côtés, en train de partager son enfance, ses peines, ses joies et ses galères. Il se demande de quoi sera fait l’avenir, à la recherche de repères qu’il trouve dans le passé.

 

« Un jour, on sera p’t-être vieux, j’me demande où j’en s’rai,
J’vois grandir les enfants des autres et j’me demande si j’en fais »
Ton âme

 

« Tête dans l’guidon, marche arrière »Mon frérot

 

Allant jusqu’à affronter ses doutes et ses contradictions, en même temps qu’il nous met face aux nôtres. Il interroge son rapport à la musique, entre envie de tout niquer et juste réussir à en vivre, entre désir de platine et attestations employeur, imaginant un futur sans allocations retraite. Entre réussir à changer le monde et ramasser ceux qui sont toujours sur le trottoir, entre sauver ses semblables et ses proches en même temps qu’il essaye de se sauver lui-même, hanté par la peur du vide.

 

« J’ai moins d’réponse que de questions dans l’réservoir »Rien de personnel

 

« Laisse moi me convaincre que j’vais changer l’monde, avant d’changer d’monde, avant d’partir »Mon frérot

 

« J’ai 27 ans, j’veux faire rimer art et métier »J’hésite

 

« Si j’fais plus d’rap, j’crois qu’j’suis foutu ma gueule »Quitter la fête

 

Parfois, il s’en sent capable, et parfois il se sent dépassé. La frustration, suscitée par ces schémas de pauvreté qui se répète inlassablement devant lui, de génération en génération, magnifiquement racontés par le son « Nabil », est palpable. Dans « Rien n’a changé », il menace de déclencher une générale, et envoie tout péter, comme s’il avait décidé de tomber la teille. Il crie, se mélange dans ses propos et se rend compte lui-même qu’il s’enflamme comme quand il « essaye de draguer la barrista ». Le tout en roulant les R.

 

« La vie met des tacles à la gorge comme Jaap Stam »Nabil

 

« On va bientôt manger et là tout va changer, ou bien p’t-être, enfin bref, au final ce sera la même »Rien n’a changé

 

« Chez Pôle emploi y’a pas grand chose pour toi mais l’ancien d’à côté il peut t’pousser 10 G »Rien n’a changé

 

 

Puis l’instru se calme quelques secondes, BEN plg s’endort ivre, se réveille, et balance « J’hésite », un nouvel hommage à Salif. Le son le plus sincère et le plus percutant de l’album, sur lequel il se laisse guider par les remises en question qui accompagnent les lendemains de cuite. Il est revenu à lui-même, plus lucide. Dans « Fantôme » et « On y est », il se retrouve de nouveau seul, repart sur des thématiques plus personnelles.

 

« Laisse-moi matter par la f’nêtre si j’veux, laisse-moi entendre le bruit des goûtes s’il pleut, j’veux plus trembler devant le distributeur, entendre les bruits d’une porte qui t’claque à la gueule »Fantômes

 

« J’progresse dans ma délivrance, dans l’stress de la vérité »On y est

 

BEN plg redevient alors cet homme tiraillé. Dans le dernier morceau, il ne veut plus quitter la fête, admet ses rêves de gloire, le temps du premier couplet, puis annonce vouloir simplement terminer l’album avant de brûler le décor ensuite. Beaucoup de ses questions, comme les nôtres, resteront sans réponse. Pour l’heure, la thérapie s’arrête là. BEN plg voulait nous « emmener rendre visite à sa mère, parcourir les terres qui l’ont forgé, visiter les briques rouges et les fermes », c’est chose faite, au terme d’un voyage qui laisse indéniablement des traces. Les morceaux défilent, se réécoutent et s’apprécient indépendamment les uns des autres, même si l’ordre dans l’album leur donne encore plus de résonance. À force de l’écouter, on s’habitue à vivre sous la pluie et on s’accommode de l’absence de lumière ou de soleil. Et comme lui, on en vient à préférer la nuit.